Sur ces pages nous ne sacralisons aucune star ! Nous évoquons avec la même conviction les talents très connus, comme ceux de l'ombre, traditionnels ou progressistes, tous les artistes qui portent haut la Bretagne et la Celtie d'aujourd'hui.



Page sonorisée
____________________________________________________________

“La terre et les forges"
Martine HIDOUX-ROUSSEL

Dès les premières lignes du livre nous plongeons au cœur d’un drame humain : la mort de Jeanne, femme exemplaire et mère courageuse, disparue dans les douleurs d’un avortement raté. Pourquoi cette femme, jeune encore, en est-elle arrivée à telles extrémités ?
Impuissante, Louise, a assisté aux obsèques de Jeanne, sa mère, dans le froid et sous une pluie battante. La vie doit continuer, mais la « présence de l’absente » règne encore dans toute la maison familiale. Puis, un jour, en faisant quelques rangements, la jeune fille trouve, dans le fond d’un placard, enroulé dans un torchon, un petit carnet noir couvert de moleskine.
Bouleversée, avec une certaine fébrilité, Louise l’ouvre, bien décidée à lire le contenu de ce vieux livre intime car elle devine que s’y cache « la voix de Jeanne ». Une note brève dédicace la première page de ce livre intime :
« Je suis née au Goaskerro dans la maison familiale le 11 Novembre 1896 avec mon jumeau Louis. Ce petit bourg breton du Morbihan d’une quinzaine de maisons est situé entre Vannes et Questembert, du côté où l’on parle breton ».

De l’enfance presque insouciante, aux bancs de l’école à son mariage dans la tradition typiquement bretonne, la vie de Jeanne, s’écoule apparemment heureuse, malgré la rudesse de la vie à la campagne, surtout pour les femmes, car, à cette époque, l’exigence des maris vis à vis de leur concubine était forte et l’on ne devait pas rechigner à l’ouvrage. Bien travailler à la terre était la condition sine qua non afin d’être respecté par tous.

De sinistres rumeurs arrivent dans les villages, mais la population à d’autres préoccupations et ne croit pas trop aux discours colportés par des étrangers. Il faut rentrer les moissons, c’est ce qui importe le plus, car le mois de Juillet 1914 va se terminer. L’après-midi se déroule lentement, lorsque brusquement les cloches de l’église se mirent à sonner à toutes volées. Anxieux, on pose les outils : C’est le tocsin !

Le spectre de la guerre est dans tous les esprits. La place de l’église commence à se remplir, avec crainte, les hommes et les femmes s’approchent, le garde champêtre casse le silence en lisant à voix haute l’ordre de mobilisation générale. Certains essaient de se rassurer en déclarant : On va leur faire peur », mais au fond de soi on n’y croit pas trop.

Partis la fleur au fusil, les nouveaux enrôlés, ignorants, vont connaître l’enfer de la guerre et des tranchées d’autant plus qu’ils sont affublés de ridicules culottes rouges qui en font les cibles faciles des tireurs allemands. Et puis, la liste des morts s’allonge, les allemands faisant des horreurs en Belgique, violant des femmes, coupant les mains des enfants…

Jeanne tremblante reçoit les premières lettres de Georges son époux :
« Je t’écris pour me donner une raison de vivre, la mort est le seul espoir d’échapper à la souffrance, pourvu qu’elle vienne d’un seul coup, la peur de crever coupé en morceaux nous tient à cœur chaque instant… Je ne crois plus en rien »

C’est toujours la peur au ventre qu’elle apprend la disparition, sur le front, de son frère jumeau Jean-Marie, la liste continue de grandir, pas une famille qui ne soit touchée.
Cette guerre qui prend les hommes valides pour les rendre, pour la plupart, invalides, va bouleverser la condition féminine et les conduire à leur émancipation, car les campagnes ne peuvent compter que sur les bras des femmes.
Ainsi Jeanne prend possession de « sa maison », « Chez nous devient chez moi. Cette ferme était celle de mon mari, « chez lui » comme il me le répétait si souvent et peut-être un peu trop. Avec tout le travail que j’avais fait à sa place, il était temps qu’elle devienne la mienne ».
Grâce aux dévouements et au travail des femmes, les blés seront coupés et le pays, va pouvoir survivre. Enfin, la grande boucherie prend fin et les hommes rentrent au pays, mais ils ne seront plus jamais les mêmes, traumatisés par les horreurs subies. Jeanne découvre un nouveau mari, bien loin de l’époux parti au front en 1914. La guerre a aussi ruiné les campagnes, exsangues d’hommes. Il faut envisager une autre vie pour échapper à la pauvreté.

En Août 1919, une annonce parue dans le Journal du Morbihan attire l’attention de Georges.
Les usines de métaux de Saint-Nazaire recrutent des hommes forts et en bonne santé.
Si Jeanne s’angoisse face à la nécessité de partir vers un ailleurs, un monde inconnu, en rejoignant son époux à Saint-Nazaire, elle découvre la ville, Trignac, la commune de Méan :

Malgré ses craintes, Jeanne va mener la vie d’une femme d’ouvrier, Georges semblant sortir de son long silence et de ses peurs engendrées par ses années de guerre. Ici, l’ambiance et la vie n’est pas celle des campagnes. Existe la solidarité, l’entraide, une certaine joie de vivre, les réunions et sorties entre amis. Jeanne se sent bien, les enfants vont pouvoir reprendre une scolarité, des années durant la vie s’écoule sans soucis majeurs.

Mais, brusquement, les choses se dégradèrent au début des années 1920.
Une grave crise s’abat sur la métallurgie, les chantiers nazairiens manquent de commandes, vont avoir lieu les premiers licenciements. On parle de grèves… A Penhoët les délégués syndicaux appellent aux négociations, à la résistance jusqu’à la victoire. Mais les mouvements ouvriers vont être réprimés avec violence, la police évacuant l’usine de ses occupants luttant avec l’énergie du désespoir :
Conserver coûte que coûte son travail pour ne pas connaître, une nouvelle fois, la pauvreté.

Mais ces forges, que Jeanne découvrait, quelques années plus tôt à son arrivée, comme altières, voire belles, ne devaient devenir qu’un cadavre de ciment, une usine morte désertée de ses ouvriers….
La chute des forges de St-Nazaire devenant inéluctable, elle entraînera Georges dans les spirales de la désespérance et Jeanne dans les abysses de la mort.

Avec sa plume élégante, Martine Hidoux-Roussel nous narre cette histoire authentique et bouleversante. L’auteur connaissant parfaitement le milieu des chantiers de Saint-Nazaire dans lequel ont longtemps travaillé son père et son oncle, avec cet ouvrage, elle perpétue la mémoire de résistance de tous ces ouvriers.

Anny MAURUSSANE


Martine HIDOUX-ROUSSEL en dédicace et en interview au 9ème Festival du livre en Bretagne, à Guérande des,
24 et 25 novembre 2012.
© Photo Anny MAURUSSANE
© Photo Gérard SIMON

Pour la présentation de son livre, en novembre 2012, Martine Hidoux-Roussel était l'invitée d'AlterNantes FM, dans l'émission de Daniel Raphalen et Etienne Gasche, "Bouquins en Bretagne". Retrouvez des extraits de l'émission.
______________________________________________________________________________________________________
Montage pour Culture et celtie de Gérard SIMON - (22:15)
_______________________________________________________________________________________________________

La terre et les forges - Martine HIDOUX-ROUSSEL
190 pages - Prix : 17,10 €
Editions des Montagnes noires - edmontagnesnoires.weebly.com
COMMANDER EN LIGNE sur FNAC.com


Illustration de la page : Bruno AMICE - Cercle circassien - Extrait de 01:01.

© Culture et Celtie

<< Les livres