Sur ces pages nous ne sacralisons aucune star ! Nous évoquons avec la même conviction les talents très connus, comme ceux de l'ombre, traditionnels ou progressistes, tous les artistes qui portent haut la Bretagne et la Celtie d'aujourd'hui.



Page sonorisée
____________________________________________________________

Gilles SERVAT - "70 ans à l'Ouest !!!"
Le site de Gilles SERVAT

« Le Moulin de Guérande », « L’Hirondelle », « La Route de Kemper », « Sur la Montagne de Brasparzh », « Je vous emporte dans mon cœur »… le nouveau CD de Gilles SERVAT, titré « 70 ans… à l’Ouest !!! » et paru, officiellement, le 20 juin 2017, chez Coop Breizh, ne serait qu’une compilation, un enregistrement live où figureraient ces titres emblématiques ?
Rien de cela. Il s’agit bien d’un nouvel album enregistré, en studio, par notre légendaire et granitique poète breton, « peut-être son dernier, en studio, comme un testament adressé à son public », précise, même, le dossier de presse.

C’est avec ces titres plus que connus, des « résurrections » et des inédits, qu’au travers de cet opus de 12 plages, Gilles fête ses 70 ans, 72, en fait, puisque né en février 1945… et son demi-siècle de scène !

Pour sublimer des arrangements inédits, notamment sur ses anciennes chansons qui sont l’abondante sève de l’une des branches majeures du patrimoine musical breton contemporain et, bien entendu, sur les nouvelles compositions, ou les « ressuscitées », Gilles a fait appel à une équipe renouvelée de musiciens de toutes générations et issus de tous les départements bretons.
Pour notre part, nous les avions, particulièrement, appréciés, lors du concert que Gilles amorçant, encore, sa tournée du même nom « 70 ans… à l’Ouest !!! », et débutée en juin 2016, avait, en cette toute fin juillet, plus que brillamment et fort généreusement donné, en après-midi, au Pouliguen (44-Bzh), lors de la Fête bretonne 2016 (Notre reportage).

C’est ainsi qu’autour de Gilles, au chant et guitare, nous retrouvons, avec délectation, nourrit de world music, jazz et musiques de films, Philippe TURBIN, au piano et claviers, l’écossais Calum STEWART à l’Uilleann pipes et whistles, le « Goriste » Patrick AUDOUIN, aux guitares, émanant des groupes DOUR - LE PORTIER Quinet et AODAN, la ravissante et excellente Mathilde CHEVREL, aux violoncelle, violon et chant.
Aux percussions et chant, évoluant entre jazz et musiques traditionnelles, entre bien d’autres, complice musical de Didier SQUIBAN et Dan AR BRAZ : Jérôme KERIHUEL !

De ce fait, cet album nous parait, parfaitement, prolonger, en studio, l’esprit et le son du spectacle créé pour marquer le double anniversaire de notre « menhir » breton, tant, estimé, respecté … aimé !
Il apparaît ici, que, structurellement, musicalement, expressivement, la frontière entre le studio et le live se révèle particulièrement, ténue, tant filtre l’authentique du verbe, du chant et de la musique.

Dans ce disque, nous retrouvons bien évidemment, les différentes facettes de la sensibilité de l’artiste : émotion, tendresse, humour, engagement, mais surtout, grande, belle et indiscutable poésie qui, au fil du temps, s’est superposée à la vive colère, en n’altérant, aucunement, bien à l’inverse, l’intacte et profonde pensée de l’artiste.
Dans nombre d’articles de presse ou de présentations publiées à l’occasion de la parution de cet album, nous pouvons, entre autres, lire : « la révolte désormais apaisée » (Coop Breizh), « Si le monsieur est toujours engagé pour son pays, c’est le poète qui est, ici, mis en avant » (Bretagne actuelle).
Nous avions été, en octobre 2011 et novembre 2013, dans les premiers à souligner cet aspect :
« A chaque nouvelle parution, nouvelle œuvre, la poésie de Gilles SERVAT, toujours plus contemporaine semble temporiser les « colères » de l’artiste, donnant à ses réflexions, observations ou indignations la force des sages ». (Notre chronique CD « Iles et ailes »).

« Gilles n’est, décidément, pas que le vindicatif, l’écorché vif, l’anarchiste, états d’esprit dans lesquels beaucoup veulent, exclusivement, l’étiqueter, le cantonner, oubliant la plus grande de ses forces, la poésie, toujours grandissante de son écriture et la maturité d’analyse et d’interprétation atteintes qui ne nuisent en rien, bien au contraire, aux messages de fond qu’il sait si bien nous faire passer, « en douceur, mais avec force ». (Notre chronique CD « C’est ça qu’on aime vivre avec »).

D’excellents musiciens qui « symphonisent » les chansons, des textes convaincus et convaincants, poétiques, drôles ou pittoresques, toujours ciselés, chantés… ou dits d’une voix parfaitement maîtrisée plus incandescente que jamais, donnent à ce disque une exceptionnelle nouveauté, véracité et intimité.

C’est l’occasion pour Gilles, né d’un père d’origine nantaise et d’une mère Croisicaise, cité portuaire « finistérienne » de la presqu’île guérandaise (44-Bzh), de nous remettre dans les pas de son itinéraire, dans l’Ouest, serpentant : « Le Cholet d’mon enfance », « Le Moulin de Guérande », les quartiers de Nantes où coulent, sans modération, parfois, « Gros-Plant et Muscadet », « La route de Kemper »…


Gilles SERVAT - © Photo Eric LEGRET

Il ne manque à cet « inventaire » que, lieu de rencontre avec la poésie de la langue bretonne qu’il décidera d’apprendre, l’île de Groix et « Paris-Montparnasse » où, en concert au TY Jos de la rue Delambre (14ème arrondissement), éclora, au printemps 70… « La Blanche Hermine » !

Dés le premier titre « Kalondour », chanson parue en 1972 sur le célèbre album « La Blanche Hermine » (Kelenn / Phonogram) où le jeune Gilles, en ciré jaune, semble toiser l’horizon de ce que sera son parcours artistique et militant, le climat de ce nouvel album, « 70 ans… à l’Ouest !!! », est donné.
Ce sera dans l’extrême nuance d’interprétation avec des introductions musicales souvent discrètes et, toujours, soignées, comme ici pour le piano, rejoint au 2ème couplet, dès Bretagne évoquée, par la mélancolique ligne au cordes d’or du violoncelle de Mathilde ou, à mi chemin, survolé par l’enjôleur souffle du whistle de Calum.


Il y aura, aussi des surprises, comme pour « Le Moulin de Guérande », avec l’ajout d’un couplet dédié à la mère du chanteur. Nous devrions parler, plutôt, d’adjonction d’une nouvelle strophe, car, semblant vouloir unir ses parents dans un même souvenir, sans retourner au refrain, Gilles, après une remontée sur la note finale de ce quatrain, déjà connu :

« La mer a fuit l'auge de Saint-Goustan (1)
A l’orée des lents oiseaux distants
Mon père, penché, ramassait des amandes
Des fruits de nacre et des couteaux marins
»

enchaîne sur la même mélodie, cette nouvelle « dédicace » parentale :

« Parmi l’étincelance des reflets,
Que les sternes en criant éraflaient
Devant la plage où les rouleaux se rendent
Ma mère brassait les flots de Valentin
(2) »

Après la douce introduction guitare-whistles et les discrets frôlements rythmiques des percussions qui soutiennent cette poétique évocation d’instants de jeunesse vécus par Gilles en presqu’île guérandaise, un très joli pont, au piano, vient se joindre, donnant à cette très descriptive chanson, la première fois parue, en 1991, sur l’album signé SERVAT-TRISKELL « L’albatros fou », un quasi caractère îlien outre-marin !

Côté inédits, nous avons beaucoup aimé « Cholet d’mon enfance », pièce franchement mélancolique par laquelle Gilles évoque ses souvenirs de prime jeunesse et adolescence, en évoquant les différents quartiers de ce chef-lieu du Maine et Loire situé à une soixantaine de kilomètres de Nantes, qu’il a fréquentés et où, dans la cour de l’école, « On s’caum à la récré » ou « pour aller pêcher les brochets, on s’en va par derrière chez nous, chercher dans la terre des lachets ». Le parler choletais, très présent et explicité dans le livret joint au CD, ajoute au pittoresque et au vécu. Ce tableau, aux couleurs sépia, est, grâce à notre peintre des mots, très émouvant.

Dans la catégorie des « résurrections » annoncées à l’orée de notre chronique, nous retrouverons, après une introduction de guitare électrique « à la rock-attitude » et des phrasés de cornemuse écossaise transposés à l’Uilleann pipes, une chanson, un chant, « La douleur d’aimer », extrait d’un spectacle donné, en décembre 1984, à Hennebont et repris d’un album auto-produit en 1985, distribué, alors, par Pluriel.
Cette plage est assez tribale avec un tempo très marqué par les percussions et le serpentement de l’Uilleann, ce qui renforce le sentiment de douleur viscérale, celle d’aimer pleinement avec ses déchirures et ses « va et vient », la nature… la femme !

Très rock, aussi, ce « Gros-Plant et Muscadet », c’est le cas de le préciser, « tiré » d’un 45 tours, paru en 1982, chez Kalondour, un EP 2 titres avec « La gueule pleine de vin rouge », en seconde « face », si l’on peut dire, aussi, avec une « rasade » d’à-propos.
Cette chanson, assez inattendue, dans le contexte de l’album, raconte avec humour la soirée d’un jeune homme, un peu fauché, qui échoue à séduire une jeune fille. C’est, aussi, pour Gilles, l’occasion d’évoquer différents quartier de Nantes et les différentes typologies sociologiques des populations qui y résident.

Ne passez pas à côté des textes, sublimement dits par l’artiste, comme, en plage 6, illustré par quelques percussions aux couleurs boisées, « Arbres », l’original est gravé sur l’album « Chantez la vie, l’amour et la mort » (1977), ou le début de « Yezhoù bihan » qui marque, en plage 9, le medley consacré à la défense des langues, dites minoritaires. A noter que ce morceau est prolongé par une nouveauté « Dé ptit parlement », chanté en gallo, grâce à l’adaptation du texte de Gilles, par Bêrtran Obrée.

Retrouvant le chant profond et la très juste diction de Gilles, sur un texte de Yann-Ber Kalloc’h ( Kartér-noz ér hléieu - Quart de nuit aux tranchées ) et une composition du chanteur, un très grand moment musical vous attend avec les magnifiques parties de violoncelle et de piano qui dramatisent, plus encore, le tragique sort du poète groisillon qui fut tué par un obus, dans une tranchée, le 10 avril 1917. « Er gédour braz », un temps fort de l’album, un moment poignant qui vous tire les larmes, pour un vibrant hommage au centenaire de cette glorieuse mort.

« J’en paierai cher la gloire, peut-être ? Et qu’importe !
Les noms des tombés, la terre d’Armor les gardera :
Je suis une étoile claire brillant au front de la France,
Je suis le grand guetteur debout pour son pays.
»

Chers amis fidèles à Culture et celtie, l’e-MAGazine, nous vous laissons le soin de découvrir tous les titres nouveaux ou repris qui font, indiscutablement, de ce CD, un album, vraiment, nouveau !
Pas de redite, tout le connu est différent, plus que re-visité, magnifié, peaufiné, re-créé. C’est intime, émouvant, toujours, surprenant, voire reconnaissant comme pour la nouvelle version de « La montagne de Brasparzh » qui donne l’occasion à Gilles lui ajoutant, in fine, un couplet, de remercier les bretons et leurs traditions.

Quel bel et ample parcours artistique, sur ce disque, finalement, que très partiellement, survolé !
En écoutant ce programme fort bien enregistré, en février 2017, à Kergrist (56) par Philip GUILLO et Antoine PRIOU et pour la voix de Gilles, excepté « Arbres », par Patrick AUDOUIN, à ce niveau, on ne peut plus parler, pour ce remarquable et indispensable artiste breton, de maturité, mais de parfaite maîtrise de la pleine expression artistique qu’elle soit, littéraire, musicale ou vocale.

Cher Gilles, compte-tenu de votre inspiration intarissable et des mille mots bretons, gallo ou autres que vous avez, encore, à nous écrire, dire et chanter, si vous voyez de la lumière filtrant des fenêtres d’un studio d’enregistrement, donnez tord au dossier de presse… Entrez-y, à nouveau !

Et si, au travers de la dernière plage de votre album, vous nous emportez dans votre cœur, sachez très, très cher Monsieur SERVAT, qu’il y a de longues années que vous habitez le nôtre.
Mersi bras, a galon !

Gérard SIMON

(1) Plage de Saint-Goustan, venant du Mont Lénigo, derrière la jetée du Tréhic du Croisic (44-Bzh)
(2) Plage entre le Croisic et Batz sur Mer (44-Bzh).


______________________________________________________________________________________________________
Nous vous proposons d'écouter un medley de 3 extraits
de l'album « 70 ans à l'Ouest !!!! » : « Liberté couleur des
feuilles », « Arbres » et « Cholet d'mon enfance ». (05:57).
_______________________________________________________________________________________________________

Les titres du CD "70 ans à l'Ouest !!!"

01 - Kalondour - 04:15
02 - Le moulin de Guérande - 6:02
03 - Liberté couleur des feuilles - 02:18
04 - La douleur d'aimer - 04:30
05 - Er Gédour Braz - 03:21
06 - Arbres - 03:26
07 - Medley Breizh- 06:47
- Me garje bout
- L'hirondelle
- La route de Kemper
08 - Cholet d'mon enfance - 06:10
09 - Langues minoritaires - 04:08
- Yezhoù bihan
- Dé ptit parlement
10 - Gros plant et muscadet - 05:12
11 - Sur la montagne de Brasparzh - 05:06
12 - Je vous emporte dans mon cœur - 05:36


CD "70 ans à l'Ouest !!!" :
Parution : juin 2017
Edité chez : COOP BREIZH - www.coop-breizh.fr
Réf : 4016158

© Culture et Celtie

Illustration sonore de la page : Gilles SERVAT - "Kalondour" - Extrait de 01:04.
Le site internet de Gilles SERVAT : www.gillesservat.fr
<< Les C.D.